Qu'est-ce que le paradoxe de Fermi ?
Naissance du paradoxe
Enrico Fermi (1901-1954), physicien italien, est connu pour son prix Nobel de physique en 1938, pour avoir produit la première réaction nucléaire en chaîne en 1944 mais avant tout pour cette histoire a priori anecdotique, que l'astronome Carl Sagan baptisa plus tard "le paradoxe de Fermi".
Pendant l'été 1950, Enrico Fermi travaillait au laboratoire national de Los Alamos. En se rendant à la cantine avec trois autres physiciens renommés, il discutait d'un dessin humoristique paru dans le New Yorker. Suite à une série de vols de poubelles à New York, le dessinateur avait représenté une soucoupe volante posée sur une autre planète avec des petits hommes verts tirant chacun un container de déchets. Fermi demanda à Edward Teller, le père de la bombe H, une estimation de la probabilité que dans les dix prochaines années nous ayons la preuve de l'existence d'un objet se déplaçant plus vite que la vitesse de la lumière ? Il sous-entendait bien sûr que tout extraterrestre nous rendant visite aurait découvert le voyage supra-luminique. Teller hasarda : 1 sur 1 million. Fermi répondit que ce chiffre était bien trop faible, et que son estimation se portait à 10%. La question s'arrêta là. Ils prirent leur repas. Tout d'un coup Fermi se leva de table et s'écria "Mais où sont-ils ?"
Cela déclencha un fou rire dans
la cantine. Etonnament, tout le monde avait comprit qu'il était
question d'extraterretres. Imaginons en effet qu'un beau jour,
pour une raison que nous ignorons, les Vogons décident de
coloniser l'espace. Leur technologie leur permet uniquement de se
déplacer à 1% de la vitesse de la lumière. En moyenne 500 ans
plus tard, ils atteignent les étoiles les plus proches de la
leur. Ils s'installent là et 500 ans plus tard repartent vers
d'autres mondes. La vague de colonisation se déplace donc à
0,5% de la vitesse de la lumière. Comme la galaxie fait 100000
années-lumière de diamètre, en 20 millions d'années, ils
l'ont entièrement colonisée. Les plus vieilles étoiles ayant
un milliard d'années, si au début de la vie de notre galaxie
une civilisation avait décidé de la coloniser, ils devraient
être partout maintenant. Or sur Terre, les Vogons ne nous
dérangent pas vraiment !
Arbre à palabres
En 1975, l'astronome Michael Hart écrivit que la colonisation galactique était tellement probable, que la seule conclusion possible est que nous ne partageons pas la galaxie. Le physicien Franck Tipler va plus loin. Même si une civilisation ne cherche pas à envahir la galaxie, il serait étonnant qu'aucune sonde ne soit lancée. Il en déduit qu'il ne se fait rien de mieux, ni de plus intelligent que l'espèce humaine dans les environs. A la suite de ces deux articles, Carl Sagan utilisa le terme de paradoxe.
Depuis un demi siècle,
protagonistes d'écoute de signaux extraterrestres, amateurs de
science-fiction, allergiques aux soucoupes volantes ou chercheurs
d'OVNI se donnent rendez-vous au pied de l'arbre à palabres et
chacun utilise les propos de Fermi pour défendre sa chapelle. A
l'instar d'Ellie Arroway, l'héroïne de "Contact", le
roman de Carl Sagan porté à l'écran par Robert Zemeckis,
devons-nous penser que l'univers est un beau gâchis d'espace,
puisqu'aucun extraterrestre n'est venu nous serrer la pince à ce
jour ? Bien sûr, dans la fiction nous ne sommes pas seuls et nos
radiotélescopes nous permettent d'entrer en contact. Les
terriens font le voyage dans la machine construite d'après les
plans généreusement envoyés par leurs alter ego Végans. En
chevauchant un photon comme le fit Einstein, devons-nous rester
accrochés à la vitesse de la lumière à laquelle se propagent
les ondes radio pour rejeter l'idée de tout transport de
matière dans cet univers principalement constitué de vide et
défendre les projets de recherche de signaux intelligents ? Les
distances astronomiques entre deux étoiles voisines
découragent-elles tout explorateur potentiel ? Chacun apporte sa
goutte d'eau au pied de l'arbre à palabre dont les racines
s'enfoncent toujours plus dans le sol tandis que les plus hautes
branches touchent le ciel.
Lumière dans la nuit...
La réponse la plus simple au paradoxe de Fermi a déjà fait l'objet de nombreux écrits : ils sont parmi nous !
Derrière cette affirmation se
dissimulent de multiples comportements. Certains sont tout à
fait louables. Par exemple, l'Association Louhannaise de
Phénomènes Inexpliqués regroupe des chercheurs d'OVNI. Depuis
plusieurs dizaines d'années, ils parcourent les routes de la
Bresse Bourguignonne à l'écoute des témoignages de paysans, à
la recherche d'échantillons ou de lueurs anormales dans le ciel.
Ils mènent une étude sur le terrain, sans se soucier des
polémiques et surtout sans but lucratif. Chaque année, ils
informent le public de leurs découvertes grâce à une
exposition, où peintres, maquettistes, astronomes amateurs et
simples touristes partagent leur vision de l'espace actuel, futur
ou hypothétique. Ces petites organisations essaient à leur
échelle d'apporter une réponse au paradoxe de Fermi en
recherchant sur le terrain une preuve matérielle.
Malheureusement, l'univers ufologique apparaît beaucoup plus
complexe, voire dangereux dès que l'on s'éloigne de la terre.
Certains chercheurs d'OVNI mettent rarement la main à la pâte
ou l'oeil à l'occulaire et très vite, soucoupe volante va
s'apparenter à de stériles polémiques, à des jalousies du
style "il a utilisé MON idée dans SON livre !",
etc... jusqu'à ce que la paranoïa pointe son nez avec les
premiers intérêts financiers. Bien sûr, il n'y a pas vraiment
de mal à utiliser l'extraterrestre pour augmenter les ventes
d'un magazine pendant l'été. C'est humain même si cela ne fait
pas avancer le schmilblick. Mieux vaut ne pas énumérer le reste
sous peine de quitter complètement le domaine de l'interrogation
légitime pour celui de la croyance. Emettre l'hypothèse que
nous ne sommes pas seuls sur Terre et en chercher les preuves,
voilà une attitude tout à fait louable, qui peut même conduire
indirectement à des développements technologiques comme en
témoignent les travaux sur la MHD de l'astrophysicien
Jean-Pierre Petit. En revanche, croire que notre ciel est envahi
de soucoupes volantes ou qu'un éventuel vaisseau extraterrestre
viendra nous sauver n'apporte rien à personne, sauf à quelques
banques suisses. La frontière entre interrogation et croyance ne
présente ni barrière, ni barbelé. Certains la franchissent
simplement parce qu'un jour ils ont vu une lumière dans le ciel.
Ce phénomène doit rester inexpliqué tant qu'aucune certitude
ne vient l'éclairer. Carl Sagan disait "A postulat
extraordinaire, preuve extraordinaire". Les quelques
éléments présentés jusqu'à présents par les défenseurs de
l'hypothèse "ils sont parmi nous" ne permettent pas de
résoudre le paradoxe de Fermi, même si l'on ne peut les
ignorer.
Cher Père-Noël...
Quel est le point commun entre un
gnou et un extraterrestre ? Je n'ai rencontré ni l'un ni
l'autre, si ce n'est au cinéma ou dans les média. Quelle
méthode puis-je employer pour vérifier l'existence des gnous ?
A défaut de trouver un animal en vie dans un zoo, la seule
solution est d'aller en Afrique et de toucher un gnou. J'aurais
ainsi la preuve que ces animaux existent mais je serai toujours
incapable de démontrer l'existence des gnous à un interlocuteur
potentiel, en utilisant seulement ma logique. Celui-ci sera bien
obligé d'accepter mon récit de voyage, de me faire confiance à
un moment ou un autre. Le rationnalisme pur et dur ne conduit
qu'à l'ignorance. Et si les extraterrestres jouaient à l'homme
invisible ? Si je peux parier qu'il y a des gnous sur Terre sans
en avoir vu, pourquoi ne puis-je pas parier qu'il y a aussi des
extraterrestres ? Une réponse au paradoxe de Fermi pourrait donc
se présenter sous la forme "Ils sont parmi nous mais ils se
cachent." Nul doute que chaque cerveau est capable
d'imaginer pourquoi nos éventuels visiteurs ne veulent pas se
montrer ou pourquoi nous ne voulons pas les voir. La
science-fiction regorge d'exemples. Lorsque Calvin déclare à
son tigre Hobbes "La meilleure preuve qu'il existe des
êtres intelligents dans l'univers, c'est qu'aucun ne soit venu
nous rendre visite", il n'est certainement pas loin de la
vérité ! Cependant, l'hypothèse "ils sont parmi nous mais
on ne les voit pas" ne pourra jamais être vérifiée. Il
faudrait pour cela que l'on puisse les voir... ce qui nous
ramènerait à l'hypothèse précédente "ils sont parmi
nous". Cela n'a pas empêché quelques grands scientifiques
de leur souhaiter la bienvenue... au cas où. L'astronome
canadien Allen Tough a construit un site web "Welcome
ET" destiné à accueillir des extraterrestres sur la grande
toile mondiale. Petit à petit, un groupe solide s'est construit
autour de cette intiative originale, auquel vient de se joindre
Arthur Clarke, scientifique reconnu et célèbre écrivain de
science-fiction. Sont-ils des croyants ? Non, l'extraterrestre
n'est pas leur religion agitant l'image du paradis ou de l'enfer
pour dicter leurs actes. De nombreux enfants écrivent au Père
Noël, d'autres déposent une bouteille de vin à côté des
souliers pour tester le comportement de ce mystérieux
personnage. Finalement, nous n'avons là que des tentatives de
communication. Puisqu'ET refuse de s'exprimer le premier, à nous
de montrer que notre intelligence est à la mesure de la sagesse
d'un enfant turbulent avant Noël, c'est-à-dire qu'avec un peu
d'efforts, nous pouvons pousser notre réflexion en dehors de la
sphère anthropocentrique. De plus cet exercice philosphique ne
mange pas de pain, alors pourquoi s'en priver ?
Jeu au coin du feu...
Mais où sont-ils ? S'ils ne sont
pas sur Terre, sont-ils ailleurs ? Le raisonnement de Fermi
insite à penser que non, que nous sommes seuls puisqu'ils ne
sont pas là. Pourquoi ne suis-je jamais allée en Afrique ?
Pourquoi Toto l'extraterreste n'est-il jamais venu sur Terre ? Le
tourisme ne l'intéresse pas. Il capte nos chaînes de
télévision, donc connait par coeur la vie des gnous et des
impalas dans le Serengeti. Prendre quelques photos et regarder de
loin la vie des gens ne présente aucun intérêt pour lui. Toto
a également pensé faire un voyage humanitaire, mais la vue d'un
tracteur rouillé dans le désert lui a rappelé qu'il ne
trouverait pas forcément sur Terre les pièces détachées pour
sa soucoupe volante. Et finalement, les terriens ont-ils vraiment
besoin de technologie spatiale ? Déplacer les cailloux dans les
cavités du jeu de l'awalé requiert plus de logique,
d'intelligence et de perspicacité que d'appuyer sur les deux
touches d'une abrutissante console Pikapika. La Terre l'a
toujours fasciné. Finalement, peut-être a-t-il peur de ne pas
avoir envie de rentrer chez lui s'il s'aventure sur la planète
bleue ? Plus casanier que nomade, la nature de Toto fait qu'il
n'a pas le temps d'aller sur Terre. Même si j'ai l'envie et les
moyens financiers ou matériels d'aller en Afrique, je n'y ai
jamais mis les pieds. Pourquoi ? Je pourrais trouver des tas
d'excuses sans qu'aucune soit vraiment convaincante. N'est-il pas
possible qu'une civilisation extraterrestre puisse ne pas avoir
envie d'explorer la galaxie ? Par exemple, pourquoi irais-je en
Afrique alors qu'Internet permet une communication rapide,
efficace et bon marché avec des amis situés à Alger,
Casablanca ou Bobo-Dioulasso ?
Passage furtif...
Mais je ne suis qu'un cas isolé,
comme la planète de Toto. Sur les 200 milliards d'étoiles de
notre Voie Lactée, environs 14% ressemblent au Soleil. Certaines
sont trop vieilles ou trop jeunes pour avoir des planètes, qui
toutes n'ont pas forcément vu une vie intelligente se
développer. Quoi qu'il en soit, ça fait tout de même pas mal
d'endroits d'où des civilisations auraient pu partir découvrir
la galaxie. Si je ne suis jamais allée en Afrique, d'autres en
sont revenus et ne pensent qu'à repartir. Ce n'est pas parce que
la civilisation de Toto est restée sur sa planète que toutes
les races de la galaxie en ont fait autant. Mais où sont-elles ?
Certaines ont pu passer quand nous n'étions pas encore là et
les dinosaures auraient oublié de nous transmettre le petit mot
qu'elles ont laissé. L'Américain Carl Sagan ou le Français
Jean Heidmann savaient utiliser aussi bien la presse que les
télescopes pour communiquer leur passion pour l'astronomie et
diffuser l'idée que nous ne sommes peut-être pas seuls dans
l'univers, tout en combattant l'irrationnel. Ils ont tenu les
ficelles décisionnelles des hautes autorités scientifiques et
politiques, ils ont écrit plusieurs livres, sont apparus à la
télévision. Pourtant quel pourcentage de Français ou
d'Américains ont simplement entendu le message de ces deux
grands astronomes aujourd'hui disparus ? Combien l'ont compris ?
Combien l'ont retenu ? En admettant qu'il y ait dans la galaxie
au moins une civilisation qui ait eu envie de voir du paysage, on
peut résoudre le paradoxe de Fermi avec l'hypothèse "Ils
sont simplement passés sur Terre", même si nous n'avons
aucune preuve. Je pourrais très bien visiter l'Afrique sans
nouer aucun contact, sans laisser la moindre trace. Personne ne
serait en mesure de prouver que j'y suis allée.
Tirs d'ailleurs...
Fermi stipule cependant qu'il y a eu une colonisation de la galaxie. Lorsque des entités intelligentes arrivent quelque part, elles s'y installent jusqu'à ce que d'autres générations poussent la conquête un peu plus loin. Ce comportement non seulement apparaît comme très humain, mais en plus il est criticable, voire dépassé. Le paradoxe date de 1950. Quelques années plus tard, l'idée d'une race cherchant à coloniser la galaxie n'aurait peut-être même pas effleuré l'esprit de Fermi. Nul doute qu'un extraterrestre nous traiterait de barbares en découvrant cette période de l'histoire de France dont nous sommes si peu fiers que les manuels scolaires oublient de mentionner les tirailleurs sénégalais. Sur le vieux continent, la colonisation demeure un sujet tabou, la décolonisation une blessure ouverte. Bien sûr, la France est fière de ses bons élèves comme la philosophe ivoirienne Tanella Boni ou Check Mobido Diarra, l'ingénieur malien sans qui des milliers de terriens n'auraient pas entendu parler de Mars Pathfinder, le petit robot téléguidé à la surface de Mars.
Bien inconscient serait celui qui
s'amuserait à dresser une sorte de bilan de ce voyage au bout de
la nuit. Imaginer ce que serait le monde si nos ancètres
n'avaient pas été si barbares est un exercice périlleux. Mais
ces erreurs ne devraient-elles pas au moins nous insiter à banir
les termes de conquête et de colonisation de l'espace comme le
préconise l'ufologue Jean-Louis Decanis ?
Un peu de clarté...
Cette pirouette consistant à enterrer le paradoxe de Fermi avec nos déchets nucléaires et autres objets encombrants n'est pas satisfaisante. Recyclons encore et toujours... "Les paradoxes-vérité ont une certaine clarté charmante et bizarre qui illumine les esprits justes et qui égare les esprits faux" a écrit Victor Hugo. Où sont-ils? Sommes-nous seuls ? Ces questions feront encore couler beaucoup d'encre puisqu'elles relèvent de l'éternelle quête de l'autre, miroir de nos comportements. "L'intelligence humaine n'est pas le nec plus ultra de ce que le cosmos a pu produire" martelait Jean Heidmann dans ses livres et à chacune des ses apparitions médiatiques. Les européens ont appris à leurs dépends qu'il existait d'autres esprits, ni supérieurs, ni inférieurs, mais seulement différents comme celui de Gandhi. Pourtant constitués à partir des mêmes gènes, nous autres terriens sommes confrontés chaque jour au choc des cultures.
Quel pourcentage de la population
a simplement levé les yeux vers les cieux étoilés pendant
quelques heures ? Combien de mathématiciens savent jongler avec
des concepts d'univers jumeaux basés sur l'anti-matière ? Nous
sortons à peine de notre berceau. A quatre pattes sur l'argile,
nous regardons notre ombre au fond de la caverne. Une musique
lointaine nous laisse présager que nous ne sommes pas seuls. Ces
notes viennent-elles d'une harpe celtique ou d'une kora africaine
? A moins qu'il ne s'agisse que du fruit de notre imagination
stimulé par le bruissement des feuilles de l'arbre à palabres ?
Elisabeth Piotelat
Ingénieur CNRS
Représentante de "SETI
League"
Juillet 2001
"Copyright Elisabeth Piotelat - VSD Hors Série"
Ufocom remercie E. Piotelat et la rédaction de "VSD Hors Série" pour leurs aimables autorisations à reproduire l'article.
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